F-14 vs Su-22


Durant les années 1980, les rencontres au-dessus de la Méditerranée entre avions américains et libyens étaient fréquentes et plutôt tendues.
Les Libyens imposaient par eux-mêmes une zone d'interdiction de vol au-dessus du Golfe de Syrte, que l'US Navy revendiquait comme zone de circulation internationale.
Le ton monta crescendo dans les deux camps, et les Libyens menèrent des vols de plus en plus agressifs en direction de la VIème Flotte américaine.
Ils donnaient même parfois l'impression de vouloir attaquer les éléments américains, mais cela restait au niveau de l'intimidation. Et lorsque les Tomcat se montraient trop menaçants, les Libyens rebroussaient aussitôt chemin.
Jusqu'à ce matin du 19 août 1981, où le seuil fut finalement franchi...

Ce jour-là, deux F-14A Tomcat aux indicatifs "Fast Eagle 102" et "Fast Eagle 107" du VF-41 "Black Aces" furent catapultés du porte-avions Nimitz, pour une mission CAP (Combat Air Patrol) au sud de la "Ligne de la Mort" décrétée par Mouammar Kadhafi.
Le "102" était piloté par le Commander Henry "Hank" Kleeman, accompagné de son RIO, le lieutenant David "DJ" Venlet.
L'ailier, le "107", était piloté par le lieutenant Lawrence "Music" Muczynski. Son RIO était le lieutenant.JG James "Amos" Anderson.

L'US Navy venait de débuter sa campagne de tirs de missiles à l'intérieur des 12 milles nautiques du Golfe de Syrte, et la situation était tendue.
Durant les jours précédents, les escadrons VF-41 "Black Aces", VF-84 "Jolly Rogers" et VF-74 "Be-Devilers" durent repousser pas moins de 35 vols d'intimidation de la part des Libyens.

Volant à une altitude de 20.000 pieds et à une vitesse de 300 nœuds, Kleeman et Muczynski venaient de brûler tout le kérosène de leurs réservoirs externes et se dirigeaient à présent vers l'extrémité sud de leur zone de patrouille. Les deux Tomcat volaient de manière à ce que l'un des deux eût toujours son radar braqué vers les côtes libyennes. Venlet détecta bientôt sur son scope radar un vol de F-4 Phantom II des "Be-Devilers" qui reconduisait une patrouille de Flogger libyens vers leurs eaux territoriales. Une situation de routine depuis leur incursion dans cette zone.

Mais à 07h15, alors que "Fast Eagle 102" s'apprêtait à effectuer sa dernière rotation vers le territoire libyen, Venlet détecta deux nouveaux échos sur son radar.
Presque simultanément, l'E-2C Hawkeye qui était en patrouille haute détecta également les deux intrus et transmit leur position aux deux Tomcat.
Les échos, qui venaient probablement de la base aérienne d'Okba Ben Nafi, se trouvaient encore à 80 milles nautiques mais volaient cap au nord, droit sur les Américains. De plus, ils venaient également de grimper jusqu'à leur altitude de 20.000 pieds, et leur vitesse était à présent de 550 noeuds.
Venlet demanda alors l'autorisation au AAWC (Anti-Air Warfare Commander) du Nimitz pour intercepter les deux intrus, mais il n'obtint aucune réponse, car la radio était totalement saturée par les conversations d'autres patrouilles, notamment celles des "Be-Devilers" qui escortait la patrouille de Flogger.

Anderson, le RIO de "Fast Eagle 107", venait aussi de détecter les deux échos sur son radar et le signala à son pilote.
Muczynski adopta aussitôt la formation de combat appelée "Loose Deuce", ce qui le plaçait à 4.000 pieds au-dessus et 2 milles nautiques devant "Fast Eagle 102", son leader.
Cette manœuvre souple mais agressive permettait aux deux avions de se protéger l'un l'autre, tout en gardant une grande "liberté de mouvement". Chacun des deux pouvait ainsi prendre l'initiative d'attaquer lorsque le contact serait établi, tandis que l'autre appareil deviendrait systématiquement l'ailier pour couvrir celui qui attaquait.
Kleeman vira de 20° sur la droite, afin de pouvoir ensuite mieux manœuvrer "dans la queue" des intrus qui arrivaient.
Mais les deux échos manœuvrèrent aussitôt pour revenir droit sur les Tomcat américains.
Kleeman vira une nouvelle fois sur la droite et, encore une fois, les deux avions - classés à présent "libyens" - manœuvrèrent pour une trajectoire d'interception sur "Fast Eagle 102".
Leur intention était clairement agressive.

Kleeman descendit alors à 18.000 pieds et tourna en direction des Libyens, Muczynski en fit autant.
Les Américains savaient à présent que la passe frontale était inévitable.
Muczynski activa la caméra longue portée pour filmer les deux Libyens qui arrivaient, persuadé d'avoir encore à faire à des pilotes belliqueux qui effectueraient quelques manœuvres d'intimidation avant de vouloir repartir d'où ils venaient. Mais il se trompa...

Avec une vitesse de rapprochement de 1.100 nœuds, le contact visuel s'établit vers 07h18 entre les deux formations.

A une distance de 3 miles nautiques, les Américains identifièrent les avions libyens comme des Su-22 Fitter de fabrication soviétique.
Ils étaient deux et volaient dans une formation compacte appelée "Welded Wing", c'est-à-dire que l'ailier suivait le leader et devait le couvrir dans toutes ses manœuvres de combat. Les deux Fitter étaient à peine distants de 500 pieds l'un de l'autre.

Le Su-22 Fitter, conçu principalement pour des missions d'attaque au sol, n'était pas de taille à affronter des F-14 Tomcat. Bien que puissants, ils viraient moins serré et volaient nettement moins vite que les deux chasseurs américains.
Mais ces deux-là étaient armés chacun de deux missiles air-air AA-2 Atoll à guidage infrarouge.

Alors que les deux formations allaient se croiser, les deux Tomcat effectuèrent un virage de 7 G sur la gauche pour revenir derrière la formation libyenne. Mais lorsqu'il n'était plus qu'à une distance de quelques 300 mètres des Libyens, Kleeman vit un éclair surgir de dessous du Fitter leader et qui venait droit dans sa direction. Un missile !
-"Apex inbound !", cria Kleeman à son ailier.
Instantanément, les deux Tomcat se mirent à virer encore plus serré pour éviter le missile Atoll qui arrivait.
Uniquement conçu pour attaquer sa cible par l'arrière, le missile libyen passa finalement sous "Fast Eagle 102", sans exploser.
Kleeman appela immédiatement le porte-avions, pour signaler l'incident et qu'ils allaient répliquer.
Aussitôt, Kleeman et Muczynski effectuèrent un croisement ascendant. Kleeman ordonna à Muczynski de prendre en chasse le leader, celui qui avait tiré. Quant à lui, il s'occuperait de l'ailier qui venait de faire demi-tour. Muczynski s'exécuta.
Après avoir tiré, le Fitter leader avait quitté sa formation et avait effectué un virage ascendant vers la gauche, puis avait à nouveau viré vers la droite pour repartir vers le nord.
Quant à son ailier, il avait viré vers l'est, droit en direction du soleil. Kleeman venait de boucler son virage et se trouvait à un demi-mille derrière, mais se retenait de tirer, car il savait que son Sidewinder n'avait pas encore acquis correctement sa cible. Mais au bout d'une dizaine de secondes, la silhouette du Fitter se détacha lentement du soleil et Kleeman rapprocha son doigt de la détente.
Il savait que son geste serait lourd de conséquences, mais il n'avait pas le choix. Et puis, ce n'était pas lui qui avait ouvert les hostilités.
L'AIM-9L Sidewinder fila droit vers la tuyère du Fitter et explosa. L'anneau explosif du missile sectionna tout l'arrière de l'avion libyen. Le pilote libyen s'éjecta de l'avion en perdition alors qu'il tombait en tournoyant vers la Méditerranée. Kleeman vit le parachute du pilote s'ouvrir au bout de quelques secondes.
Pendant ce temps, Muczynski s'était rapproché à quelques 200 mètres du Fitter leader. Il sortit les aérofreins pour ne pas overshooter. Avant d'appuyer sur la détente, il se mit à hésiter. Muczynski se demandait s'il était nécessaire de descendre cet adversaire qui était déjà en train de fuir et ne représentait plus une menace pour eux. Mais il se rappela qu'il venait de tirer sur son leader.
Et, au moment où le Fitter entamait un virage serré à droite, Muczynski lança un Sidewinder. Le missile frappa la tuyère du Libyen et l'explosion sectionna la dérive.
Muczynski tira violemment le manche vers lui pour éviter le nuage de débris.
Puis il vit le pilote libyen s'éjecter de son avion en feu, mais le parachute ne s'ouvrit pas... et l'homme s'écrasa en mer.

A peine trois minutes après la détection des avions libyens, le combat était déjà terminé.
A environ 60 milles nautiques au large des côtes libyennes. La patrouille "Fast Eagle" reprirent cap au nord pour rejoindre leur ravitailleur, puis reprirent le chemin jusqu'au porte-avions.
Sur le vol retour, les deux avions se couvrirent mutuellement, redoutant une nouvelle tentative des Libyens.
Mais le ciel était vierge de tout avion libyen.
Ils avaient retenu la leçon ce jour-là…



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